Face aux GAFAM, l’interopérabilité revient au centre du débat sur la souveraineté numérique européenne. L’idée est simple sur le papier, rendre les services capables de communiquer et de se remplacer sans casse. En pratique, c’est un chantier d’architecture, de standards et de rapports de force.
Le sujet est remonté en première ligne avec des prises de parole qui décrivent une dépendance devenue structurelle, et qui pointent un paradoxe, les grandes plateformes proposent déjà des formes d’interopérabilité, mais à leurs conditions. Dans un entretien publié par La Tribune, l’interopérabilité est présentée comme un passage obligé si l’Europe veut reprendre la main face aux géants américains. À cela s’ajoutent des signaux politiques et opérationnels, entre choix d’outils, débats sur le cloud et mise en avant d’alternatives open source.
Sommaire
- 1 L’interopérabilité, ou l’art de ne pas rester captif d’une plateforme
- 2 Quand les GAFAM proposent leur interopérabilité, ils fixent aussi les règles
- 3 Cloud, open source, services publics: une dépendance décrite comme structurelle
- 4 Signaux politiques et opérationnels: Qwant, Nextcloud, et des collectivités qui bougent
- 5 Interoperability by design: standards, gouvernance et clauses de réversibilité
- 6 FAQ
- 7 Questions fréquentes
- 8 À retenir
- 9 Sources
L’interopérabilité, ou l’art de ne pas rester captif d’une plateforme
L’interopérabilité n’est pas un slogan, c’est une propriété technique, la capacité de deux systèmes à échanger des données et des fonctions via des interfaces documentées, stables et utilisables par d’autres. En clair, c’est la différence entre un écosystème où l’on peut changer de brique sans tout reconstruire, et un écosystème où chaque changement ressemble à une greffe à cœur ouvert.
On peut la comprendre avec une analogie d’ingénierie, c’est comme passer d’un câblage propriétaire à un connecteur standard. Tant que le connecteur est unique, l’utilisateur achète les accessoires au même fournisseur. Quand le connecteur devient standard, le marché s’ouvre, les pièces deviennent substituables, et la dépendance baisse mécaniquement.
Dans le numérique, l’interopérabilité se joue à plusieurs niveaux. D’abord au niveau des protocoles (comment on transporte l’information), puis au niveau des formats (comment on la représente), et enfin au niveau des API (comment un service expose ses fonctions). Une messagerie, par exemple, peut permettre l’export des données, mais empêcher une synchronisation complète en temps réel. Un outil de bureautique peut ouvrir un fichier, mais casser la mise en page ou les fonctions avancées. L’interopérabilité n’est donc pas binaire, elle se mesure à la profondeur de la compatibilité.
Le point politique est immédiat, si les administrations, les entreprises et les citoyens dépendent d’un petit nombre de fournisseurs pour les outils de travail, les identités numériques, la collaboration ou l’hébergement, l’autonomie se réduit. L’interopérabilité devient alors un instrument de souveraineté au sens concret, la capacité à changer de prestataire sans perdre ses données, ses processus et ses usages.
Quand les GAFAM proposent leur interopérabilité, ils fixent aussi les règles
Le débat est piégeux parce que les grandes plateformes ne sont pas fermées au sens strict. Dans l’entretien publié par La Tribune, il est rappelé que les GAFAM avancent eux aussi une forme d’interopérabilité, avec la possibilité de connecter Gmail à une large gamme de produits et services du même écosystème. Traduction, l’intégration existe, mais elle privilégie l’extension interne plutôt que la substituabilité externe.
Sur le papier, ces connecteurs et intégrations rendent les usages fluides, un calendrier se synchronise, un stockage se branche, une authentification se réutilise. Mais la logique dominante reste celle d’un écosystème conçu pour retenir l’utilisateur, en multipliant les dépendances croisées, identités, formats, automatisations, historiques, et habitudes. En pratique, plus l’intégration est profonde, plus la sortie devient coûteuse, même si l’export est théoriquement possible.
Le mécanisme ressemble à un système de pièces détachées, compatible tant qu’on reste dans la même marque. Les GAFAM peuvent offrir des passerelles, mais ces passerelles sont souvent asymétriques, elles facilitent l’entrée et l’usage interne, pas forcément la sortie. C’est là que l’interopérabilité souveraine se distingue, elle vise des standards communs et des interfaces ouvertes, pas seulement des intégrations pilotées par un acteur dominant.
Cette distinction compte aussi pour la sécurité. Une interopérabilité maîtrisée permet de segmenter, d’auditer et de changer de composant quand un risque apparaît. Une interopérabilité dépendante d’un fournisseur unique concentre les risques et limite les marges de manœuvre, même quand l’outil est techniquement performant.
Cloud, open source, services publics: une dépendance décrite comme structurelle
La question de l’interopérabilité se télescope avec celle du cloud, parce que l’hébergement n’est plus un simple endroit où stocker des données. C’est devenu une couche de services, identité, chiffrement, bases de données managées, outils collaboratifs et IA. Dans un article de bluedrop. fr consacré à l’open source, la souveraineté et la sécurité, un chiffre est mis en avant, plus de 70 % des données européennes dans le cloud seraient hébergées sur les infrastructures d’Amazon, Microsoft ou Google. Cette concentration alimente l’idée d’une dépendance systémique, avec des effets en cascade si un fournisseur change ses conditions, ses priorités ou sa disponibilité.

Le même article insiste sur un point souvent sous-estimé, la dépendance ne concerne pas seulement les données, mais aussi les technologies, les protocoles de sécurité et les pratiques opérationnelles. En clair, même si les données sont récupérables, les compétences, les automatisations et les architectures sont parfois liées à des services propriétaires, ce qui rend la migration difficile.
Dans cette perspective, l’open source est présenté comme un moyen de reprendre le contrôle, parce qu’il permet l’audit du code, la mutualisation et la réversibilité. Sur le papier, c’est un argument solide. En pratique, l’open source ne suffit pas, il faut des intégrateurs, des mainteneurs, des politiques de mises à jour, et des standards d’interopérabilité pour éviter de recréer des silos, cette fois entre solutions libres qui ne se parlent pas.
La souveraineté numérique se joue donc comme une chaîne technique, si un seul maillon est propriétaire et incontournable, l’ensemble reste dépendant. L’interopérabilité agit comme un bus de communication, elle permet de remplacer un composant sans immobiliser le système entier, comme on remplace un disque dur sans changer toute la machine, à condition que l’interface soit standard.
Signaux politiques et opérationnels: Qwant, Nextcloud, et des collectivités qui bougent
Les signaux ne viennent pas uniquement des tribunes. Dans un épisode de Monde Numérique, il est indiqué que le Parlement européen a adopté Qwant comme moteur par défaut, un geste symbolique dans une bataille de perception et de pratiques. Le même épisode évoque une Europe qui relance la bataille pour réduire sa dépendance aux GAFAM, avec des sujets connexes, cybersécurité, droit d’auteur et stratégies industrielles. Même quand la portée opérationnelle reste limitée, ce type de choix met en scène une intention, faire exister des alternatives dans les usages quotidiens.
Sur le terrain des outils, Boscop cite Nextcloud comme alternative open source à des services de stockage et de collaboration dominants, et rapporte des débats politiques aux Pays-Bas autour de motions visant à sortir d’une dépendance aux solutions américaines et à créer un cloud souverain néerlandais. Le même article indique qu’en France, la ville de Lyon annonce délaisser des logiciels Microsoft au nom de la souveraineté. Ce type de décision est rarement uniquement idéologique, il s’appuie aussi sur des arbitrages, maîtrise des données, conditions contractuelles, capacité de négociation, et alignement avec des exigences publiques.
Ces exemples illustrent un point central, la souveraineté numérique n’est pas un bouton on/off. C’est une trajectoire, faite de choix d’outils, de formation, de gouvernance, et de standards. L’interopérabilité devient alors une condition de réussite, parce qu’elle réduit le coût de ces trajectoires. Sans elle, chaque mouvement ressemble à une migration lourde, donc rare. Avec elle, les organisations peuvent tester, basculer, revenir, et comparer, ce qui change complètement le rapport de force avec les fournisseurs.
Le risque, sinon, est de confondre alternative et remplacement total. Les organisations publiques comme privées ont souvent besoin d’approches hybrides, et c’est là que l’interopérabilité devient un outil pragmatique, permettre la coexistence, puis le transfert progressif, sans rupture de service.
Interoperability by design: standards, gouvernance et clauses de réversibilité
Parler d’interopérabilité comme d’un levier de souveraineté oblige à entrer dans le concret. Une stratégie crédible repose sur des exigences techniques et contractuelles, pas seulement sur des préférences. D’abord, imposer des standards de formats et de protocoles quand ils existent, pour éviter des conversions destructrices. Ensuite, exiger des API documentées et stables, avec des garanties de disponibilité et de compatibilité dans le temps. Enfin, prévoir la réversibilité dès l’achat, export des données, récupération des journaux, et transfert des configurations critiques.
En clair, c’est interoperability by design, comme on parle de security by design. On ne rajoute pas l’interopérabilité à la fin, on la met dans le cahier des charges, puis dans les tests. Sur le papier, beaucoup de solutions annoncent une compatibilité. En pratique, l’écart se voit dans les détails, profondeur des exports, présence des métadonnées, conservation des droits d’accès, et possibilité de reconstruire un historique exploitable.
Ce chantier implique aussi une gouvernance. Qui définit les standards retenus, qui certifie leur respect, qui finance la maintenance, et qui arbitre quand un acteur dominant ouvre une interface tout en gardant des dépendances clés ailleurs? L’interopérabilité n’est pas seulement un sujet technique, c’est un sujet de pouvoir, parce que celui qui contrôle l’interface contrôle une partie du marché.
Les débats européens sur la souveraineté numérique prennent donc une tournure très opérationnelle, investir dans des alternatives, oui, mais aussi créer les conditions pour que ces alternatives puissent s’insérer dans les systèmes existants. Sans cela, elles restent cantonnées à des niches, ou à des projets pilotes qui ne passent jamais à l’échelle.
La question qui reste ouverte est moins faut-il l’interopérabilité? que quelle interopérabilité? Une interopérabilité pilotée par les plateformes peut améliorer l’expérience, mais elle peut aussi renforcer l’enfermement. Une interopérabilité basée sur des standards, des clauses de réversibilité et des outils audités peut, elle, transformer un marché captif en marché disputable, ce qui change la souveraineté au quotidien.
FAQ
Qu’appelle-t-on interopérabilité dans le numérique?
L’interopérabilité désigne la capacité de systèmes différents à échanger des données et des fonctions via des formats, protocoles ou API compatibles, pour permettre la coexistence et le remplacement d’un service par un autre sans rupture.
Pourquoi l’interopérabilité est liée à la souveraineté numérique?
Parce qu’elle réduit la dépendance à un fournisseur unique. Quand les données et les processus peuvent circuler entre outils, le changement de prestataire devient possible, ce qui redonne une marge de négociation et de contrôle.
Les GAFAM ne proposent-ils pas déjà une forme d’interopérabilité?
Si, via des intégrations entre leurs services. Dans l’entretien publié par La Tribune, il est rappelé qu’on peut connecter Gmail à de nombreux produits et services, mais cette interopérabilité sert souvent l’expansion de l’écosystème plutôt que la réversibilité vers des alternatives.
Quel rôle joue l’open source dans cette stratégie?
L’open source peut faciliter l’audit, la transparence et la réutilisation. Mais il doit s’accompagner d’intégration, de maintenance et de standards d’échange, sinon il peut produire de nouveaux silos, même libres.
Quels exemples récents illustrent ce mouvement en Europe?
Monde Numérique indique que le Parlement européen a adopté Qwant comme moteur par défaut. Boscop cite Nextcloud comme alternative open source et rapporte des initiatives politiques aux Pays-Bas, ainsi qu’une annonce de la ville de Lyon sur l’abandon de logiciels Microsoft.
Questions fréquentes
- Qu’appelle-t-on interopérabilité dans le numérique ?
- L’interopérabilité désigne la capacité de systèmes différents à échanger des données et des fonctions via des formats, protocoles ou API compatibles, pour permettre la coexistence et le remplacement d’un service par un autre sans rupture.
- Pourquoi l’interopérabilité est liée à la souveraineté numérique ?
- Parce qu’elle réduit la dépendance à un fournisseur unique. Quand les données et les processus peuvent circuler entre outils, le changement de prestataire devient possible, ce qui redonne une marge de négociation et de contrôle.
- Les GAFAM ne proposent-ils pas déjà une forme d’interopérabilité ?
- Oui, via des intégrations entre leurs services. Dans l’entretien publié par La Tribune, il est rappelé qu’on peut connecter Gmail à de nombreux produits et services, mais cette interopérabilité sert souvent l’expansion de l’écosystème plutôt que la réversibilité vers des alternatives.
- Quel rôle joue l’open source dans cette stratégie ?
- L’open source peut faciliter l’audit, la transparence et la réutilisation. Mais il doit s’accompagner d’intégration, de maintenance et de standards d’échange, sinon il peut produire de nouveaux silos, même libres.
- Quels exemples récents illustrent ce mouvement en Europe ?
- Monde Numérique indique que le Parlement européen a adopté Qwant comme moteur par défaut. Boscop cite Nextcloud comme alternative open source et rapporte des initiatives politiques aux Pays-Bas, ainsi qu’une annonce de la ville de Lyon sur l’abandon de logiciels Microsoft.
À retenir
- L’interopérabilité vise à rendre les services substituables via standards, formats et API.
- Selon La Tribune, les GAFAM mettent en avant leur propre interopérabilité, souvent centrée sur leurs écosystèmes.
- Bluedrop.fr avance que plus de 70 % des données européennes dans le cloud sont hébergées chez Amazon, Microsoft ou Google.
- Monde Numérique indique que le Parlement européen a adopté Qwant comme moteur par défaut.
- Boscop cite Nextcloud et rapporte des initiatives aux Pays-Bas et une annonce de la ville de Lyon sur des outils Microsoft.
Sources
- ENTRETIEN. Souveraineté numérique : "Oui, nous devons et …
- ENTRETIEN. Souveraineté numérique : "Oui, nous devons et …
- Open Source, souveraineté et sécurité : L'Europe face au défi numérique des GAFAM | bluedrop.fr, Agence web Drupal – Usinons Drupal
- 📆 L'HEBDO 06/06 – L’Europe veut briser sa dépendance aux GAFAM | Monde Numérique
- Avis de tempête pour les GAFAM ! | Boscop




