Le débat sur l’énergie nucléaire civile revient dans l’actualité tunisienne après la publication d’une analyse de Kapitalis consacrée à l’utilisation de l’uranium contenu dans les phosphates. La question dépasse le seul registre technique. Elle touche à la souveraineté énergétique, à la valorisation minière, aux besoins industriels du pays et à la capacité de la Tunisie à financer une filière lourde dans un contexte budgétaire contraint.
Kapitalis relance la piste de l’uranium des phosphates
L’angle retenu par Kapitalis repose sur une idée simple à formuler, mais complexe à mettre en œuvre: récupérer l’uranium présent à l’état de traces dans les roches phosphatées tunisiennes pour alimenter, à terme, une filière nucléaire civile. Cette hypothèse s’appuie sur un constat géologique connu. Les bassins phosphatiers, notamment autour de Gafsa, contiennent différents éléments associés au phosphate, dont de faibles concentrations d’uranium.
Sur le plan industriel, l’extraction de cet uranium ne consiste pas à ouvrir une mine séparée. Elle suppose de capter le métal lors du traitement chimique des phosphates, en particulier dans les circuits liés à l’acide phosphorique. Des procédés de récupération existent dans la littérature technique internationale, mais leur rentabilité dépend de plusieurs paramètres: teneur réelle, volumes traités, prix de l’uranium, coût des solvants, maîtrise environnementale et stabilité de l’approvisionnement en minerai.
Pour la Tunisie, l’intérêt stratégique tient au lien entre deux secteurs déjà sensibles: les phosphates et l’électricité. Le premier représente une ressource historique, fragilisée par les tensions sociales, les interruptions de production et les difficultés logistiques. Le second subit la pression de la demande, du coût des importations énergétiques et de la nécessité de réduire la dépendance extérieure. Associer les deux reviendrait à transformer un sous-produit minier en levier énergétique.
Cette perspective ne doit pas masquer l’écart entre potentiel théorique et filière opérationnelle. Une ressource récupérable ne suffit pas à créer un combustible nucléaire. Il faut ensuite purifier, convertir, enrichir selon les usages, fabriquer des assemblages combustibles, puis gérer le combustible usé. À ce stade, aucun calendrier public ne permet de dire que la Tunisie est engagée dans une telle chaîne industrielle. Le débat ouvert porte donc d’abord sur une orientation stratégique, avant toute décision d’investissement.

La Tunisie face aux coûts d’une filière nucléaire
La mise en place d’une centrale nucléaire relève d’un choix de long terme, rarement compatible avec une approche improvisée. Le financement se chiffre en milliards de dollars, avec des engagements sur plusieurs décennies. Au-delà du réacteur, il faut prévoir le réseau électrique, la sûreté, la formation des ingénieurs, la maintenance, l’entreposage des déchets et les dispositifs de protection civile. Pour la Tunisie, la soutenabilité financière serait donc un point central.
La question du réseau pèse également. Un réacteur de forte puissance impose une capacité d’absorption suffisante et une stabilité élevée du système électrique. Des options plus modestes, comme les petits réacteurs modulaires, sont souvent présentées comme mieux adaptées aux pays dont le réseau est limité. Mais cette technologie reste en phase de déploiement commercial dans plusieurs marchés, avec des coûts encore difficiles à comparer aux centrales classiques, au gaz, au solaire ou à l’éolien.
Le cadre institutionnel serait déterminant. Un programme civil devrait être encadré par l’AIEA, par des règles de non-prolifération, par une autorité nationale de sûreté indépendante et par des mécanismes de transparence. La Tunisie dispose de compétences scientifiques dans les usages médicaux, agricoles et industriels du nucléaire, mais un programme électrique demande une montée en puissance réglementaire et humaine d’une autre ampleur.
Dans le mix énergétique tunisien, le nucléaire poserait une question d’arbitrage. Les renouvelables offrent des délais de déploiement plus courts, tandis que le gaz conserve un rôle d’équilibre. Le nucléaire apporterait une production pilotable et peu carbonée, mais avec une dépendance technologique forte si la chaîne du combustible n’est pas entièrement maîtrisée. Le cœur du débat porte donc sur la cohérence entre souveraineté recherchée, coût réel et garanties de sûreté.

Questions fréquentes
- La Tunisie dispose-t-elle déjà d’une centrale nucléaire ?
- Non. La Tunisie ne dispose pas d’une centrale nucléaire de production électrique. Le débat actuel porte sur une hypothèse stratégique, liée à la valorisation de l’uranium contenu dans les phosphates.
- Peut-on produire du combustible nucléaire directement avec les phosphates ?
- Pas directement. L’uranium doit être récupéré lors du traitement chimique, purifié, puis intégré à une chaîne industrielle très contrôlée avant de devenir utilisable dans un réacteur.
- Pourquoi cette piste est-elle présentée comme souveraine ?
- Elle relie une ressource minière nationale à la sécurité énergétique. Mais la souveraineté réelle dépendrait aussi de la technologie, du financement, de la sûreté et de la maîtrise du combustible.
À retenir
- L’uranium des phosphates alimente un débat stratégique en Tunisie.
- La récupération industrielle dépend des teneurs, volumes et coûts chimiques.
- Un programme nucléaire exige financement, sûreté et cadre réglementaire.
- Les renouvelables et le gaz restent des alternatives plus rapides à déployer.




